Un malencontreux problème technique indétectable a ruiné l’interview que nous avions réalisée de Dan Snaith à l’issue de sa prestation au Palais du Grand Large lors de l’édition 2003 de la Route du Rock. C’est dès lors sous la forme abrégée d’un article que nous agrémenterons de quelques commentaires que nous vous présentons celui qui se cache derrière les excellents Start Breaking my Heart (Leaf, 2001) et Up in Flames (Leaf/Domino, 2003).

Dan Snaith est né en 1978 à Toronto et vit désormais à Londres, de même que les deux amis de longue date qui l’accompagnent sur scène, où il étudie les mathématiques. Cet atavisme familial (ses parents sont tous deux mathématiciens et apprécient beaucoup son travail, avouera-t-il non sans une certaine fierté) ne l’empêche pas d’insuffler une large part de liberté et de souplesse dans sa musique, qui est loin d’être froide et cartésienne.
A l’époque de Start breaking my heart, Dan écoutait beaucoup d’electronica. Il venait de tomber dans le grand bain de Warp, Morr et tout le bataclan. Cela se ressent nettement dans ce premier disque qui fait la part belle aux douces mélodies et à la rythmique caractéristique du genre. La première impression qu’il nous avait laissée lors de son concert à l’Hôtel de Sully lors de la fête de la musique 2001 (dont il nous dira qu’il s’agissait de son tout premier concert et qu’il était pétri de trac) était également celle d’une electronica de facture classique, joliment inspirée et exécutée mais manquant peut-être un brin d’originalité.
Ensuite est arrivé Up in Flames qui nous a d’emblée paru imprimer un changement notable de direction musicale. Le phénomène est suffisamment rare à la sortie d’un deuxième album pour ne pas être souligné, et il était donc intéressant d’entendre les commentaires de Dan à ce propos. Il nous dira qu’il en a rapidement eu marre du style "le-type-tout-seul-derrière-son-laptop" dont il pensait qu’il tournait en rond et n’innovait plus. C’est pourquoi il a, pourrait-on dire, pris le taureau par les cornes en faisant tout sauf reproduire les sonorités de son premier opus.

Dan a toujours été un grand collectionneur de disques, comme nombre de ses collègues. Il a récemment redécouvert les plaisirs du noisy-shoegazing (My Bloody Valentine, Spacemen 3) ainsi que d’anciens morceaux psyché où il a tout de suite senti qu’il y avait beaucoup plus d’idées à exploiter. On trouve plus d’inspiration dans les choses plus anciennes, nous affirme-t-il clairement. Ajoutons à cela une sensibilité pop éminente, notamment dirigée vers la pop californienne, ainsi que de flagrantes réminiscences tant électroniques que jazz, et on obtient une savante mixture très personnelle qui fait toute la saveur de Up in Flames.
Dan approche le travail de composition en solitaire et se demande ensuite comment il va pouvoir valoriser ses idées. Cette volonté l’a conduit à expérimenter la formule, nouvelle pour lui, du live complet où il s’amuse comme un petit fou et se dit porté et galvanisé par les réactions du public. Il garde les pieds sur terre, malgré un succès critique et public grandissant et quasi-unanime, dont il lui arrive de se demander comment il va parvenir à le gérer. Il ne se met cependant aucune forme de pression, prenant les choses comme elles viennent en en profitant au maximum.

Dan semble avoir trouvé un nouveau souffle dans l’effervescence londonienne où il est en contact étroit avec la grande famille du label Leaf. Il reste toutefois très attaché au Canada, où la scène musicale lui paraît se profiler de manière quelque peu différente qu’en Europe (moins d’attrait pour l’electronica et les multiples expérimentations trans-genres que l’on constate actuellement), bien qu’étant tout aussi passionnante en raison du nombre impressionnant de projets artistiques qui fleurissent.
Au gré de ses fouilles discographiques acharnées, il explique qu’il a redécouvert la force vitale des guitares et des rythmes, qu’il exploite abondamment en concert. Il s’y laisse en effet aller, en osmose avec ses comparses, à d’impressionnantes progressions et envolées qui tranchent avec l’aspect plus sage et contenu de l’album. Rien d’anormal, nous dit-il, car ce n’est pas la même démarche : sur le disque, les rythmes sont samplés, l’attention est portée sur la précision des sons et des textures ; en concert, le recours à la batterie et aux percussions lui semble beaucoup plus pertinent. Il est vrai qu’un trait marquant des sets de Manitoba est la vigueur entraînante des rythmiques, combinée aux volutes psyché-pop des guitares et des machines. Ce que les morceaux perdent en millimétrage ouaté, ils le gagnent en force et en intensité.
Dan Snaith est un grand copain du sympathique Kieran Hebden (Four Tet), que nous avons rencontré le lendemain. C’est lui qui lui a mis le pied à l’étrier et il vient de l’accompagner dans une grande tournée aux Etats-Unis et en Europe. Ce n’est donc pas un hasard si, outre leur présence sur la même affiche à Saint-Malo, on peut déceler des orientations communes dans leurs travaux respectifs.

En guise de conclusion, Dan nous expliquera, l’œil à la fois sage et pétillant, qu’il aime varier les plaisirs et introduire divers éléments et influences dans ses compositions, en veillant à ne pas s’en tenir à un schéma précis et à ne jamais verser dans le systématisme. Cette volonté farouche permet de comprendre pourquoi il s’est désormais distancié des canevas electronica traditionnels. Il rend enfin hommage, par sa musique, à de nombreux groupes et styles en intégrant dans son projet personnel toutes ces influences auxquelles il est en permanence confronté.

Gilles Genicot
le 20/10/2003

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