du 17/10/2018 au 06/01/2019
Palais de Tokyo,
Paris
En 2015, Rebecca Larmache-Vadel proposait l’exposition Au Bord des Mondes, tentative d’examen de la frontière entre « art » et « non-art », à l’égard de laquelle nous avions formulé quelques réserves. Dans cette monstration collective, Tomás Saraceno présentait déjà des toiles d’araignée qui, en cet automne, se trouvent en majesté dans la carte blanche que ce même Palais de Tokyo offre au créateur argentin, sous la houlette de la même commissaire. Si, à l’époque, la volonté de décalquer le vivant nous avait semblé manquer de portée plastique, l’utilisation de la totalité des espaces du centre d’art parisien permet aux propositions de Saraceno de prendre une autre dimension.
C’est ainsi que la grande salle courbe du niveau principal, plongée dans le noir, et dotée de plusieurs dizaines de toiles d’araignée, simplement enchâssées dans des cadres cubiques et subtilement mises en lumière, produit un effet esthétique saisissant (Webs of At-tent(s)ion). D’une toile à l’autre, on passe ainsi d’un travail proche de la dentelle à des formes plus lâches ou bien encore à des enchevêtrements très ouvragés. Découpées par les spots, réagissant aux oscillations de l’air résultant du passage du public (en l’absence de verre ou de plexiglas de protection), les toiles d’araignée se voient conférer une vibration propre et singulière. Magnifiée dans Sounding The Air, celle-ci permet à cinq fils de soie de flotter dans l’espace, au gré de la présence des spectateurs, traduisant également la collaboration de Tomás Saraceno avec des scientifiques et arachnologues, à même d’élaborer des algorithmes captant les mouvements pour les transformer en données et sons.
Plus loin, les toiles d’araignées serviront aussi de points de départ à des dessins à l’encre noire, sortes d’impressions sur papier des créations éphémères des insectes, ou bien à des compositions combinant magnifiquement constructions à tiges fines et volumes à facettes et miroirs (salle A Thermodynamic Imaginary). Alors qu’on reproche trop souvent aux expositions à fort contenu scientifique de manquer de matière plastique, Saraceno parvient à mener ces deux ambitions de front, sans que le spectateur n’ait le sentiment de se trouver au Museum d’Histoire Naturelle. Servi, en outre, par une scénographie cohérente, sobre et adaptée aux tonalités noires, blanches et grises des propositions de l’Argentin, le parcours prend, progressivement, des atours plus politiques.
De fait, Tomás Saraceno a initié le projet « Aerocene », communauté choisissant d’investir les airs, maintenant que la terre a basculé dans l’anthropocène, les humains marquant durablement l’évolution de la planète. Tentatives de mises au point d’objets volants grâce à des énergies non fossiles ou réutilisation de sacs plastique pour construire un musée volant : les idées ne manquent pas, à ce stade, dans une démarche inventive et bricolée qui peut toutefois prêter à sourire. Pour le spectateur qui aura préféré les recherches plastiques autour des toiles, des fils et des particules de poussière, la visite pourra se conclure (en ayant pris son ticket suffisamment en amont, dès son arrivée au Palais de Tokyo, par exemple) par un passage dans la salle Algo-R(h)i(y)thms où chacun est invité à pincer de fines cordes pour produire une musique ambient, principalement à base d’infra et ultra-sons.
le 02/01/2019