debbie tucker green
Cédric Gouermlon
du 19/04/2024 au 05/05/2024
Théâtre de la Tempête,
Paris
Deux ans après avoir vu mauvaise à Gennevilliers, c’est un autre texte de debbie tucker green qui nous parvient, dans une langue toujours aussi coupante, marquée par les répétitions, une forme de regard cru sur l’époque et une frontalité certaine. Montée par Cédric Gourmelon qui invite ses trois comédiens à accentuer ces aspects du texte de la dramaturge britannique (ces sifflantes insistées, sur les « ça », par exemple), corde. raide se situe dans un temps nommé « presque le futur », dans un espace de bureau au blanc clinique et au mobilier totalement impersonnel. Deux employés, au langage soigné et choisi, y accueillent une femme un peu perdue, afin de savoir quelle sera sa décision.
Les deux premiers tiers de la pièce jouent fortement, et de manière un peu forcée, sur l’installation d’un suspense quant aux raisons de la présence de cette femme. S’enchaînent ainsi des répliques aux phrases non conclues (« Avec tout ce que vous avez… »), même quand il s’agit de faire référence au mari de l’interrogée : « Et il a un avis sur la… ? », « Et vous avez parlé avec lui de… ? ». En face, la questionnée ne lâche que des bribes de réponse, perturbée et dure d’apparence. Le public est évidemment invité à forger diverses hypothèses sur le pourquoi, le comment, le quoi et le quand, allant vite vers les plus dérangeantes et les plus malaisantes (on imagine bien que debbie tucker green souhaite bousculer son audience). Dès lors, les quelques moments de rupture font naître des rires (de gêne ? de défense ?) dans la salle : quand des phrases toutes faites (type langage de consultant) sont prononcées, lorsque la fontaine à eau fait l’objet d’une digression sans queue ni tête, ou qu’est évoquée la tenue d’une réunion pour décider de la mise en place d’un portant dans le couloir.
À mesure que la pièce se déroule, les répliques se font de plus en plus longues, et de moins en moins fragmentées, favorisant un début d’explication, qui viendra naturellement en fin de spectacle. Un peu client de fictions de semi-anticipation, on ressentit, au final, une impression double, de frissonnement face à la résolution, mais aussi de non-satiété, comme si, horresco referens, cette résolution n’était, au total, que cela. De fait, les différentes théories émises pendant corde. raide nous avaient conduits jusqu’à des suppositions assez sordides, voire abjectes, à l’image de ce que les romans ou séries peuvent proposer. Sans aller jusqu’à dire qu’on fut déçu par l’issue de l’interrogatoire, il y eut là une gêne, ou plutôt une réflexion sur, justement, les retranchements dans lesquels nous poussent ces œuvres de fiction : à vouloir stigmatiser les dérives (numériques, consuméristes, individualistes) de la société, elles finissent par rendre acceptables (ou, a minima, moins radicales) certaines propositions. Comme si, en dénonçant les tentatives d’élargissement de la fenêtre d’Overton, elles avaient, elles-mêmes, contribué à ce que, malgré nous, nous avions déjà intégré son élargissement.
Autres dates :
– du 14 au 17 mai 2024 : TnBA - Bordeaux
le 26/04/2024