Christophe Honoré
Christophe Honoré
du 20/03/2026 au 16/04/2026
Théâtre de la Ville,
Paris
Dès l’inversion du titre de l’œuvre de Gustave Flaubert, on saisit que Christophe Honoré va livrer une version un peu différente du roman classique, étudié par les collégiens et lycéens, et déjà largement adapté au cinéma, dans des transpositions traditionnelles. Avec Ludivine Sagnier dans le rôle-titre, qui se trouve au bord de la mort à l’ouverture de la pièce, il s’agit donc bien de raconter autrement cette célèbre histoire « sur rien ». Placée au milieu d’un espace semblable à une arène de cirque (des gradins côté jardin, une piste en terre au centre, des agrès et accessoires qui descendent des cintres ou sont apportés sur le plateau, une Madame Loyale pour orchestrer les échanges, etc…), l’héroïne flaubertienne va revenir sur les étapes successives de sa vie.
Le dispositif scénique témoigne ainsi d’une volonté de servir une histoire délibérément présentée comme une suite de tableaux : le mariage avec Charles, le bal à la Vaubyessard, le comice agricole, les sorties à cheval avec Rodolphe, les dépenses inconsidérées chez le marchand d’étoffes Lheureux, le fiacre ou l’opéra. Au soutien de ces scènes, des numéros de cirque illustrent le propos : trapèze ou cerceau suspendus, lanceur de couteaux, voltige à cheval. L’ensemble prend alors des atours assurément méta, avec ces commentaires sur l’action (Madame Loyale incitant Emma à conscientiser ce qu’il se passe), ces vidéos réalisées en direct ou pré-enregistrées, ces adresses au public, un simili-entracte avec distribution de sucreries et la mutation de chaque personnage en membre de cette troupe de cirque, comme si la vie d’Emma était représentée plutôt que présentée.
S’autorisant quelques moments un peu gratuits (une opération sanguinolente, de la nudité ou des accouplements dans lesquels le consentement n’apparaît pas comme franchement recueilli), Christophe Honoré fait le pont avec l’époque actuelle par l’addition de chansons de variété (Michel Sardou, Joe Dassin, Nicole Croisille) et, comme souvent dans ses créations, bénéficie fortement de la persona de ses comédiens. Ceux-ci évoluent ainsi forts de leurs passé et expérience : Marlène Saldana, débordante en Madame Loyale qui mène la revue et livre une performance de voltigeuse à la Beth Ditto tandis que résonne le Whole Lotta Love de Led Zeppelin, Jean-Charles Clichet, avec son timbre de voix inimitable, en mari benêt et aveugle aux désirs d’Emma, Harrison Arévalo en latin lover pour incarner Rodolphe, et Ludivine Sagnier en héroïne tragique.
Leurs interprétations, parfois libérées du texte du XIXe siècle, ne sont pas en cause, non plus que l’esthétisme général du spectacle mais, même sans être un fin connaisseur de l’œuvre originelle, tous ces ajouts ont fait écran à la perception de l’histoire et, surtout, du point de vue de Christophe Honoré sur Emma Bovary. La perçoit-il comme frivole ? comme vénale ? comme dépensière ? comme victime de la société patriarcale ? Bovary Madame ne tranche pas vraiment.
le 14/04/2026