Lisandro Alonso
Bruno Dumont
du 10/06/2026 au 21/06/2026
Forum des Images,
Paris
Retour à 20 longs-métrages pour cette sélection 2026 de la Quinzaine des Cinéastes, dans laquelle Julien Rejl, bien installé dans sa logique de programmation, entend combiner cinéastes (quelques signatures identifiées telles Alain Cavalier, Lisandro Alonso, Quentin Dupieux, Kantemir Balagov ou Radu Jude, et plusieurs découvertes avec cinq premiers films) et genres (trois documentaires et trois films d’animation côtoyaient, ainsi, quatorze films de fiction en prises de vue réelles). S’agissant des cinématographies représentées, le principe du balancier, constaté à peu près chaque année, se poursuivit avec la réapparition de l’Amérique du Sud (trois films) pour forger un panorama international assez complet : Asie (trois films), Afrique (un film), Amérique du Nord (deux films), Europe hors France (quatre films) aux côtés d’un contingent national très nombreux (sept films). Afin de faire honneur à cet éclectisme affiché, nous avons visionné, lors de la reprise de la sélection, cinq longs-métrages, venus de trois continents, dont un documentaire.
Bonne surprise, pour débuter, avec L’Espèce Explosive, premier long-métrage de Sarah Arnold, film à la fois burlesque, loufoque, policier et inquiétant par endroits. Au cœur des Ardennes, on y suit un groupe de gendarmes qui tente de résoudre une enquête mettant aux prises chasseurs et agriculteurs. Très vite, le film nous offre de vrais moments cocasses, aux côtés de forces de l’ordre tenant un peu des Pieds Nickelés (savoureux Bertrand Belin et Vincent Dedienne, notamment), d’une psy qui les accompagne et de querelles picrocholines. L’aspect polar ouvre la voie à des moments où le récit avance par hasards, tout en réservant quelques apartés sur la compromission des puissants. N’échappant pas forcément à certaines limites du registre choisi (les traits des personnages sont parfois un peu épais et quelques effets visuels trop appuyés), L’Espèce Explosive, qui sait mettre en place un climat menaçant quand il le faut et se distingue par des dialogues percutants, démontre une vraie singularité et livre des passages de pure jubilation.
Second film français vu lors de cette reprise, Les Roches Rouges voit Bruno Dumont revenir au registre de ses débuts, en suivant, de manière très naturaliste, deux bandes d’enfants sur la Côte d’Azur, sautant des rochers dans la mer en se moquant bien des interdictions proférées par la gendarmerie nationale. Âgés de 5 ou 6 ans, ces bambins sont filmés de très près, à la courte focale, et souvent en contre-plongée, sorte de contrepoint des sauts dans l’eau, mais aussi bonne manière pour figurer les regards par en-dessous jetés par chaque trio sur l’autre. La fraîcheur des personnages, aux prénoms réduits à une ou deux syllabes, voire une seule lettre, leur capacité à échanger avec très peu de mots, mais aussi le sentiment qu’ils ont grandi presque trop vite (ils conduisent des mini-quads, les parents n’apparaissent quasiment jamais) viennent composer un film très surprenant. Si Bruno Dumont montre, plastiquement, un peu de trop de fascination pour les paysages de carte postale du Var (bleu immaculé du ciel, crique de sable blanc, rouge des roches, viaduc ferroviaire et ensemble de villas), on se trouve assurément touché par ces regards magnifiques, ces accolades et ces mains qui se tiennent, autant de signes tendres et puissants à la fois, qui disent si bien les premiers émois.
Implanté en France, à Bordeaux précisément, Le Journal d’une Femme de Chambre se présente, selon son réalisateur Radu Jude, comme une variation sur le roman d’Octave Mirbeau, puisque Gianina, jeune femme roumaine, y travaille au service d’une famille bourgeoise, tout en répétant, en amateur, une adaptation théâtrale du roman de 1900. Le parallèle entre ce qu’elle vit au quotidien et ce qu’elle répète se montre bien souligné par le cinéaste, dans une charge assez acide et sarcastique contre la bourgeoisie. Sauf que l’acidité s’y fait à la truelle et le sarcasme jusqu’à l’excès, d’autant plus que l’adaptation théâtrale, dont on nous sert de larges séquences de répétitions, se complait dans le grotesque et le scabreux (déjà bien présents dans le texte originel), jusqu’à en devenir gênant. Dans un film qui nous a paru pâtir de vrais problèmes de durée et de montage (certaines scènes trop courtes ou interrompues net, d’autres interminables), le regard acéré de Radu Jude sur la condescendance du couple formé par Mélanie Thierry et Vincent Macaigne, se trouve augmenté d’une opposition entre Bordeaux (ville bourgeoise s’il en est, au moins dans l’inconscient collectif) et la Roumanie. À nouveau, le réalisateur se sent donc obligé de redoubler son propos et d’y aller de manière trop appuyée. D’aucuns apprécient ce geste, très marqué et personnel, à l’évidence ; pas nous.
Parmi les trois documentaires présentés cette année en sélection, Once Upon a Time in Harlem arrivait à Cannes après avoir été très remarqué à Sundance quelques mois auparavant. Réalisé par David Greaves, à partir de rushes tournés par son père, William Greaves, le film saisit un après-midi de 1972 où, dans la maison de Duke Ellington, plusieurs personnes se sont réunies pour se souvenir d’Harlem Renaissance, mouvement artistique pluridisciplinaire des années 1920. Depuis un demi-siècle, ces images n’avaient pu être exploitées, avant que David Greaves, présent à l’époque derrière une des caméras, ne remette le métier sur l’ouvrage. Vifs et pétillants, les échanges mettent aux prises des figures venues d’arts très divers, témoignages du dynamisme d’alors : théâtre, littérature, poésie, arts plastiques, pensée (historiens, journalistes). La remise en contexte de cette période permet aux spectateurs du XXIe siècle de s’y retrouver, d’autant plus que, formellement, Once Upon a Time in Harlem se fait très avenant : écrans partagés, mélange de photos d’archives et de prises de vue de 1972, synthé pour présenter chaque intervenant, montage rythmé, etc…
Assez étonnamment, la musique prend finalement peu de place dans le film : Duke Ellington n’apparaît pas, et la première évocation de musiciens d’alors n’arrive que tardivement. Comme dans toute discussion de ce type, avec de fortes personnalités conviées à conter leurs souvenirs, certains tirent la couverture à eux tandis que d’autres restent plus modestes. Recevoir, en 2026, ces images permet de se positionner avec le même décalage qu’au moment où ont été tournées les rushes : une cinquantaine d’années sépare, effectivement, 1972 des années 1920, comme notre période de 1972. Il en résulte des échos plutôt amusants, avec des paroles prononcées en 1972 par des septuagénaires sur la jeunesse qui pourraient être reprises telles quelles par les septuagénaires d’aujourd’hui à propos de la jeunesse actuelle : « quand tu as passé 30 ans, tu n’es plus considéré », « les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas le passé », etc…
Familier de la Quinzaine, Lisandro Alonso y avait présenté trois films, entre 2004 et 2008 (soit en plein cœur de la vague cinématographique argentine), longs-métrages qui faisaient suite à sa première réalisation, La Libertad. Vingt-cinq ans après ce film, et alors qu’on l’avait un peu perdu de vue, le cinéaste a fait le choix de retrouver Misael, bûcheron vivant dans le centre de l’Argentine, solitaire et frugal. L’intitulé, sobre, de La Libertad Doble correspond bien au geste du réalisateur : plans fixes, récit hiératique, mutisme du personnage, hypnotisme du quotidien et de ses gestes répétés (branches d’arbres coupées, ablutions, allumage du feu). Entre deux évocations politiques prises de biais (l’activation d’une tronçonneuse fait évidemment penser à Javier Milei, d’autant plus qu’il sera question de la fermeture de services publics), de très belles images sont ainsi proposées par Alonso (lisière de forêt et prairie saisie en plans larges, soleil qui passe entre les doigts d’une main), au profit d’une mince histoire : Misael, toujours affairé à couper des arbres, doit accueillir sa sœur, déficiente mentale. Il en résulte des ressorts attendus, avec une opposition classique entre le caractère un peu rustre du héros, face à la simplicité naïve de sa sœur qui communie avec la nature en caressant les arbres, alors que son frère les abat.
Dates de sortie :
– Les Roches Rouges : 23 septembre 2026
– L’Espèce Explosive : 7 octobre 2026
– Le Journal d’une Femme de Chambre : 28 octobre 2026
– La Libertad Doble : 25 novembre 2026
le 24/06/2026